Élodie Gaden (décembre 2005)

Les raisons de l'oubli

Avant-propos

« Pourquoi lire les classiques ? » : voici la question que pose Italo Calvino dans un ouvrage qui comporte, hormis diverses études des grands de la littérature (entre autres Borgès, Maupassant, Tolstoï...), une introduction qui se propose de définir ce qu'est un classique, et de réfléchir sur les raisons pour lesquelles on lit ces « livres que la lecture rend d'autant plus neufs, inattendus, inouïs, qu'on a cru les connaître par ouï-dire [1] ». La lecture de cet essai de Calvino est souvent recommandée aux jeunes étudiants en lettres, pour éveiller leur sensibilité à la notion de patrimoine culturel et d'histoire littéraire, et pour les encourager à lire ces œuvres dont on entend toujours parler sans les avoir soi-même « pratiquées ». Le classique est une œuvre qui « provoque sans cesse un nuage de discours critiques dont elle se débarrasse continuellement [2] ». Ce nuage de discours, qu'il soit la rumeur des lecteurs novices, la notoriété générale, ou les interprétations de critiques, fonde la valeur de ce livre, en même temps qu'il encourage à lire celui-ci plutôt que tel autre.

Pourtant, nous voudrions interroger cette notion de patrimoine littéraire, et de transmission de notoriété, en appliquant la réflexion de Calvino à la lecture d'un inconnu du monde des lecteurs et en renversant la question : au lieu de nous demander « pourquoi lire les classiques ? » (et par là, pourquoi perpétuer la transmission du patrimoine), nous voudrions dire : « pourquoi (ne pas) lire Maurice Rollinat ? » Pourquoi lire cet auteur tombé dans l'oubli ? Et faut-il considérer cet oubli comme un hasard de la naturelle sélection de la mémoire (on ne peut pas tout lire, on ne peut pas se souvenir de tous les auteurs), ou comme un symbole d'une certaine façon de lire et de retenir, une certaine façon de promouvoir telle littérature plutôt qu'une autre (celle à laquelle appartient Rollinat) ?

A l'évocation du nom de Maurice Rollinat, peu de réactions... Même parmi les plus lettrés, peu en ont déjà entendu parler, et encore moins l'ont déjà lu. Dans d'autres cas, on associe Rollinat à un groupe plus général de poètes décadents des cabarets de Montmartre. Enfin, la mémoire sélective n'épargne pas les stéréotypes à propos d'un Rollinat, tantôt auteur parisien décadent des Névroses, tantôt poète rustique berrichon de Dans les Brandes... Autant d'images qui nous renvoient le miroir déformant d'une certain façon de lire.

Paradoxes et stéréotypes

« La Biche brame au clair de lune / Et pleure à se fondre les yeux... » : tel est le souvenir que quelques générations ont d'un poète, Maurice Rollinat. Un poète de la nature, dont on apprenait autrefois les poésies à l'école primaire. D'autres, à l'évocation du nom de Rollinat, ont a l'esprit une tout autre image, celle de l'« auteur des Névroses ».

Comme si ce Rollinat vaguement reconnu, très peu connu du grand public, et délaissé par la critique, s'était constitué - malgré lui peut-être - une image double et de fait paradoxale : d'une part l'image du poète berrichon, trouvant refuge dans la nature, sous les conseils de celle qu'il considérait comme sa marraine littéraire, George Sand (poésie naïve, qu'on peut se permettre de faire apprendre aux jeunes enfants) ; d'autre part l'image d'un homme tourmenté, marqué par la vie parisienne, la vie de cabaret : encore moins le poète des Névroses que le poète névrosé par excellence.

Curieux paradoxe quand on sait que l'innocente « Biche au clair de Lune » côtoie, dans le même recueil - Les Névroses - à quelques pages d'intervalle, un chat « beau de mollesse et de lubricité [3] » ou « l'éclair rouge et noir du suicide [4] ».

Maurice Rollinat, s'il est apparu dans le dictionnaire jusqu'aux années 1930, semble ensuite s'être effacé de l'intérêt des lecteurs et des critiques, ou bien, s'il n'est pas oublié, son souvenir est celui, stéréotypé, d'un poète névrosé. Mais il semble que dès les années de production et d'édition de son œuvre, Maurice Rollinat apparut comme une figure complexe mal cernée par ses contemporains. Il est à la fois un des dandys les plus connus de son époque, et un homme très vite décrié. Paul Verlaine, notamment, doutait de la valeur des textes de Rollinat, et remarquait surtout le « manque de grammaire et d'art et d'à peu près tout à part. [sic], Les Névroses non seulement forment [...] un ensemble gentiment assoupissant, mais encore elles n'exhalent que très peu d'ennui [5] ». On vit en lui un pâle reflet de Baudelaire et d'Edgar Poe : inspiré des mêmes angoisses, il ne constitua pour nombre de ses contemporains qu'un imitateur des Fleurs du Mal sans sincérité. Dans une étude médicale sur Maurice Rollinat, Charles Guilbert conclut :

Il a surtout analysé les sensations des autres. Et le recueil des Névroses ne fut ainsi qu'une copie outrée, assez mauvaise, du reste, de Baudelaire, un commentaire d'Edgar Poe. [6]

A cela s'ajoute un certain nombre de détails biographiques, qui, s'ils peuvent paraître anecdotiques, contribuent à forger l'image d'un poète manquant de sincérité : Maurice Rollinat vient de publier les Névroses, en 1883, mais le succès n'est pas présent, la critique ne ménage ni l'homme ni son œuvre et c'est ce moment que Maurice Rollinat choisit pour fuir Paris et retourner dans sa région natale. Ce détail crée la confusion et la critique interprète ce départ comme une fuite devant ses responsabilités, forme de caprice d'un poète qui n'accepte pas les mauvaises critiques.

Ambiguïté et double appartenance

Pourtant, ce détail nous révèle bien plus qu'une anecdote : il nous permet de comprendre l'ambiguïté qui semble entourer le poète - et peut-être son œuvre ? Cette ambiguïté concerne une double attirance de Maurice Rollinat : d'une part l'attirance pour la vie de cabaret à Paris ; d'autre part, la vie reposante dans la nature, dans son Berry natal. Cette double appartenance contribue à créer la figure paradoxale d'un auteur à la fois dandy et ermite, dont la production poétique est une des composantes. L'œuvre de Maurice Rollinat et notamment Les Névroses, se trouvent au confluent de ce problème.

Cette figure paradoxale a trop souvent été envisagée de façon réductrice : certains considérant que sa poésie manquait de sincérité et d'originalité, d'autres envisageant l'épisode névrotique de la vie parisienne comme une parenthèse malheureuse dans la vie d'un poète avant tout attiré par la nature. Dans tous les cas, on dissocie les différents aspects du poète, pour mieux réduire le problème qu'il pose à toute lecture et à tout critique.

Réception (musique et poésie) : un art des bruits

Nous voudrions donc envisager Les Névroses sous l'angle du problème que pose sa réception. La réflexion tiendra compte de la réception de l'œuvre au moment de la publication de l'œuvre, avec les polémiques autour du génie ou du manque de poétique propre de Maurice Rollinat ; mais aussi de la réception de l'œuvre aujourd'hui, privée de son interprète : de nombreux poèmes des Névroses avaient été mis en musique, et étaient interprétés par Rollinat lui-même, au cabaret des Hydropathes, puis dans celui du Chat Noir.

Certains critiques de l'époque considéraient que l'œuvre de Maurice Rollinat était composée à la fois des vers, de la musique et de la prestation de l'homme. Dès lors, peut-on lire et apprécier ces poèmes, sans la théâtralité et la musique qui l'entouraient alors ? De plus, ce problème d'interprétation qui se pose à nous permettrait peut-être d'expliquer en partie l'oubli de Rollinat : il s'agit d'un art des cabarets, un art non traditionnel, qui mêle la poésie - genre noble dans la classification des genres depuis Aristote - à la déclamation, un art de la scène plus proche d'« un art des bruits [7] » que d'un art lissé, policé et académique.

Sincérité et ironie

Ainsi, on peut (re)lire Rollinat avec comme point de perspective l'idée selon laquelle il contribue à brouiller les frontières : frontière entre les genres, mais aussi frontière entre sincérité et fiction (brouillages qui expliquent la difficulté que les critiques ont eue à « classer » Rollinat pour l'étudier).

Les Névroses ont souvent été interprétées comme l'œuvre d'un homme tourmenté qui aurait déversé avec sincérité ses angoisses : en effet, il s'agit d'une écriture marquée par la morbidité et la pensée de la mort autant que de la luxure. On met sur le compte de la vie parisienne la dépravation de l'homme comme de l'œuvre. Cette période parisienne appartiendrait à la facette sombre d'une figure paradoxale de l'auteur. De plus, influencé par plusieurs biographies ou certaines thèses de médecine traitant de la névrose de Rollinat, on peut largement considérer que l'homme qu'il était dut incontestablement souffrir d'un mal être profond accompagné d'angoisses. Ainsi, aucun intérêt de lire Les Névroses, sinon pour avoir une idée des préoccupations morbides de l'auteur et de sa dépravation morale.

Pourtant, il semble aujourd'hui nécessaire de faire le point sur cette sincérité, et sur la névrose de Maurice Rollinat : d'abord, en essayant de briser le lien établi de façon naturelle entre le titre du recueil et le caractère potentiellement névrosé de l'auteur : le mot « névrose » est à la mode en cette fin de siècle, est-ce pour autant qu'il y a plus de névrosés qu'à d'autres périodes ? Ensuite, en interrogeant le rapport entre écriture et sincérité : est-il nécessaire de rappeler que toute écriture est plus ou moins fiction ? que l'écriture - fût-elle poétique - dissocie l'énonciateur de l'auteur ? et que, parfois même, se servant d'un narrateur qui lui ressemblerait étrangement, l'auteur se prend à jouer avec son lecteur ? Autant de points que la critique semble avoir oublié d'appliquer aux Névroses de Maurice Rollinat, privilégiant une approche plus sincère et biographique, voire psychologisante, mais qui ne saurait suffire.

La sincérité imputée à Maurice Rollinat sera donc à mettre en balance avec - peut-être - une forme de dérision (dérision qui paraît, en outre, intrinsèque à l'époque de la rédaction des Névroses : en 1883 paraissent Les Névroses ainsi que Les Contes cruels de Villiers de l'Isle-Adam ; 1883 marque aussi l'entrée de Maurice Rollinat au Chat Noir ; en 1884 paraîtra A Rebours de Huysmans et l'année suivante, Les Complaintes de Laforgue).

Sans remettre en question la haute conscience qu'avait Rollinat de la mort, il nous semble qu'elle ne constitue pas qu'un prétexte à l'écriture, que ses poèmes ne sont pas qu'un moyen pour l'homme de rendre meilleurs ses jours douloureux ; il nous semble au contraire qu'elle a mené à une dérision (sur le plan humain comme sur le plan social) voire à une auto-dérision. Les Névroses sont-elles celles de Maurice Rollinat, et ainsi le récit par le détour poétique, d'une tragédie existentielle ? ou bien sont-elles, à l'image de l'homme cabaretier, une vaste « comédie de la mort [8] » (Gautier) qui prend l'homme pour un moucheron ou qui organise - tout à fait ironiquement - des enterrements pour les fourmis ?

Notes