Alexandre Léger (décembre 2014)

Le romantisme politique allemand

Le romantisme est un mouvement littéraire né en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle, et qui s’est ensuite propagé dans le reste de l’Europe. Se caractérisant par l’exaltation de l’irrationnel, l’idéalisation de la réalité et le culte du Beau, le romantisme se préoccupe de manière globale d’esthétique et d’art. Les Romantiques sont à la recherche du Beau, de ce qui est parfait, d’une beauté indicible, presque mystique. Dès lors, comment comprendre qu’on puisse accoler à un mouvement littéraire, préoccupé par des questions d’esthétique, le qualificatif « politique » ? Comme le note Jacques Droz dans son livre Le Romantisme allemand et l’état, il semble au premier abord paradoxal de vouloir faire cohabiter dans le même concept deux mots aussi hétérogènes. Le politique – c'est-à-dire ce qui se rapporte étymologiquement à la cité (polis) et, par extension, à la société, à l’Etat, aux institutions –paraît effectivement bien éloigné des préoccupations des Romantiques. Comment comprendre cet apparent paradoxe et que désigne le romantisme politique ?

Il faut tout d’abord noter qu'il ne s'agit pas d'un mouvement homogène possédant une doctrine précise et définitive. Bien au contraire, il est caractérisé par un éclatement des positions, qui peuvent parfois aller jusqu’à la contradiction. Parmi les auteurs les plus caractéristiques, on compte notamment Friedrich Schlegel et Novalis, mais aussi Joseph Görres, Achim von Arnim ou Adam Müller. Autant d'artistes différents ayant des points de vue parfois opposés, mais que la critique rassemble sous la même catégorie du romantisme politique.

Ce que tous ces auteurs ont en commun, c’est d'abord une époque puisqu'ils ont tous été durablement influencés par l'expérience de la Révolution Française, qu'ils ont tous connu, soit durant leur adolescence, soit durant les débuts de leur carrière d'écrivain (certains commencent alors à écrire dans des journaux et des revues). Cette expérience commune a été à bien des égards décisive, déterminant les auteurs à se préoccuper d'enjeux soulevés par cette révolution : le rôle du peuple, la question sociale, le choix du meilleur type d'état... De manière générale, la Révolution Française a été interprétée comme un signe de la liberté à venir, de la libération des peuples d’Europe du joug de la violence et du despotisme. Ce devait être le début d’une grande vague de libération qui allait déferler sur l’Europe entière. Dans ses fragments intitulés « Athenaüm », Friedrich Schlegel considère 1789 comme « le plus grand et étrange phénomène de l’histoire de l’Etat […], comme un tremblement de terre presque universel, une inondation sans commune mesure dans le monde politique »1. Dès lors se propage l’exaltation et l’enthousiasme quant à l'avenir de l’Europe où la liberté pour tous se réaliserait effectivement. Le peuple français s’étant lui-même libéré du joug de la tyrannie, cette auto-libération suscita l’espoir.

Bien vite pourtant, la déception est à la hauteur de l’espérance : à la Révolution succède la période sombre de la Terreur puis l’Empire napoléonien, qui asservit bientôt les peuples d’Europe. Lorsque Napoléon accède au trône – et lorsqu'il conquière l’Allemagne – les rêves d’émancipation et de libération des peuples s’évanouissent. C’est donc la déception qui succède à l’enthousiasme, qu’avait suscité la Révolution française.

Mais la conscience et la volonté de se libérer ont été consolidées par les évènements d’outre-Rhin. L’Allemagne, telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’existait alors pas : elle n’était qu’un territoire fragmenté en de multiples états plus ou moins indépendants, réunis sous le « Saint Empire Romain Germanique », qui s’étendait au-delà de l’actuelle Pologne, jusqu’à la ville de Königsberg (connue plus tard sous le nom de Kaliningrad). Rappeler l’état fragmenté de cette aire germanique permet de saisir un fait majeur : avec l’occupation napoléonienne, dans l'Empire Germanique, c’est tout un mouvement de résistance qui naît et suscite une unification nécessaire, pour laquelle les Romantiques jouent un rôle majeur : unir les peuples allemands signifie leur trouver des points communs, au premier rang desquels la langue, mais aussi et surtout, l’élaboration d’un passé commun. C'est notamment ce que propose Novalis dans « La Chrétienté ou l’Europe »2, ouvrage dans lequel il construit un passé idéalisé : l’Europe était à l’époque unie par la religion et les peuples solidaires en vertu de celle-ci. Elle formait ainsi une sorte de grande et parfaite communauté dans laquelle tous les individus vivaient en parfaite harmonie. Cette création d’un passé idéalisé, parfait et utopique, sert essentiellement à créer un contraste avec les peuples germaniques qui sont divisés à l’époque de Novalis. Tous ces peuples, bien que séparés politiquement, sont culturellement identiques, en vertu de leur passé commun. Ce que développent ainsi les romantiques politiques, c’est surtout une poésie nationale, ayant ses œuvres inspiratrices et anciennes – tout comme la France possède un patrimoine littéraire avec les œuvres de Rabelais, Villon ou Chrétien de Troyes. L’œuvre qui sert d’exemple aux romantiques est La Chanson des Nibelungen. Ce long poème dont les héros sont Siegfried et Kriemhild est utilisé pour propager l’image d’une Allemagne puissante, tandis qu’elle est alors soumise par les forces napoléoniennes dont elle subit l'humiliation.

Par le recours à une Histoire commune et par les références au passé, les romantiques politiques contribuent à la naissance de la nation allemande, à la création d’une identité commune à tous les peuples germaniques, dont l’histoire serait le ciment. Le romantisme politique consiste ainsi en une idéalisation du passé, de l’Etat et de la société.

Ce qui caractérise la manière avec laquelle ces auteurs abordent la politique, c'est donc bien l'idéalisation. Contrairement à un Machiavel, qui traite de la politique en vrai pragmatique, partant donc de l'expérience concrète qu'il en a, les romantiques politiques sont davantage guidés par les idées que par l'expérience. C'est une vision romantique de la politique qu'ils ont. Ces idées sont ainsi tout sauf rationnelles, elles sont bien au contraire directement dérivées du mouvement romantique, se caractérisant par l'attrait du Beau, de l'harmonie, d'une puissance supérieure... Leur vision de la politique (concernant aussi bien l’État, que la société ou les institutions) est donc directement influencée par les idées romantiques.

Les romantiques ont donc participé en grande partie à la naissance de la nation allemande – tout comme des philosophes comme Fichte avec Discours à la nation allemande. L’élaboration d’une littérature nationale, l’utopie d’un passé commun et grandiose, héroïque, l’appel à l’Histoire : tels sont les moyens auxquels ont eu recours les romantiques dans leur effort pour mobiliser les peuples germaniques, leur faire prendre conscience de ce qu’ils ont en commun afin de lutter contre l’envahisseur venu pour les asservir, leur faire prendre conscience de leur identité commune par-delà les divisions.

1Traduction libre de Friedrich Schlegel, in :Athenäum (revue fondée en 1798)

2Novalis, Christhenheit oder Europa (1799)