Sarah Zylberberg (décembre 2005)

La grosse Femme d'à côté est enceinte, Michel Tremblay

Cet article s'appuie sur un travail d'analyse de Sarah Zylberberg, ancienne étudiante à l'IUP Métiers du livre de Grenoble.

Michel Tremblay - Biographie

Michel Tremblay est un auteur québécois né à Montréal en 1942. Son œuvre occupe une place considérable dans le paysage éditorial québécois. Il est à la fois dramaturge, conteur, romancier, traducteur-adaptateur (Aristophane, Gogol, Tchekhov...), scénariste (Françoise Durocher, Waitress, Il était une fois dans l'Est, Parlez-moi d'amour et Le Soleil se lève en retard), autobiographiste (Les Vues animées, 1990 et Douze coups de théâtre, 1992).

Il a commencé à écrire des poèmes, des pièces de théâtre et des romans dès ses études secondaires. Ainsi, en 1964, sa première pièce, Le Train, remporte le Premier Prix du Concours des jeunes auteurs de Radio-Canada. En 1968, sa pièce Les Belles-Soeurs est créée au Théâtre du Rideau Vert à Montréal. Après avoir choqué, elle remporte un vif succès. C'est la première pièce dans laquelle un auteur utilise l'argot montréalais, le joual, comme langue littéraire.

Depuis cette époque, la carrière littéraire de Michel Tremblay n'a cessé de s'affirmer : il a reçu de nombreux prix, à commencer par le Prix du Gala Méritas en 1970 pour les Belles-Sœurs. En août 1978, il a été désigné « le Montréalais le plus remarquable des deux dernières décennies dans le domaine du théâtre » et en mars 1984, le gouvernement français a rendu hommage à son œuvre en le nommant « Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres de France ».

Michel Tremblay est membre de l'Union des écrivaines et des écrivains québécois. Ses œuvres ont été traduites dans de nombreuses langues et ses pièces sont jouées régulièrement. C'est un auteur très médiatisé qui a accordé de nombreux entretiens dans lesquels il s'attache à orienter le sens à donner à son œuvre. Il ne cesse de revendiquer son statut d'auteur populaire par lequel il décrit surtout les difficultés du milieu dont il est issu : les quartiers populaires francophones de Montréal à partir des années 1940. Il éprouve une tendresse évidente pour les petites gens dont il parle. Les personnages ont un rôle clé : par leur récurrence, ils créent des liens entre les différentes œuvres qui fonctionnent par cycles et chroniques. Ils en sont la ligne directrice la plus évidente, formant un ensemble solidaire qui peut rappeler des grandes séries d'œuvres comme les Rougon-Macquart de Zola.

Une fresque romanesque

Ce roman, dans l'œuvre générale de Tremblay

La Grosse femme d'à-côté est enceinte est le premier tome du cycle romanesque des Chroniques du Plateau Mont-Royal, qui en compte six. La parution de ces chroniques commence en 1978, dix ans après « la bombe » qu'a représenté la pièce Les belles Sœurs. L'approche est un peu différente, non seulement à cause du genre littéraire choisi ' on passe du théâtre au roman - mais aussi à cause de la langue, sur laquelle nous reviendrons. Mais les personnages sont issus du même milieu populaire montréalais dont on retrouve des noms familiers comme celui d'Albertine par exemple. Ce nouveau cycle s'inscrit bien dans l'ensemble plus large des œuvres de Tremblay. Mises bout à bout, les chroniques forment une vaste fresque romanesque qui plonge le lecteur dans le quotidien du quartier populaire du Plateau Mont-Royal, situé à l'Est de Montréal et où est né Michel Tremblay :

Je décris le seul milieu que j'ai jamais connu, le milieu que j'aime, le milieu d'où je viens. [...] On était trois familles dans la même maison : treize dans sept pièces. Je veux me rendre le plus loin possible et continuer à décrire les gens tels qu'ils sont, qu'on aime ça ou qu'on aime pas ça. 1

De fait, les chroniques présentent tout à la fois une topographie de quartier et une géographie familiale qui nous offre une vision complexe de la famille. Tantôt source de joie et de complicité, tantôt porteuse d'affrontements et d'aliénation, la famille s'affiche comme un lieu étouffant où les émotions les plus belles se mêlent aux drames quotidiens. La découverte des différents personnages se fait tout au long de l'œuvre qui s'achève en 1997 avec le roman Un Objet de beauté. Auparavant, on trouve Thérèse et Pierrette à l'école des Saint-Anges (1980), La Duchesse et le roturier (1982), Des nouvelles d'Edouard (1984) et Le Premier quartier de la lune (1989). On constate que plusieurs des titres, et en particulier le premier, mettent en avant un ou plusieurs personnages dans le titre : on parle de rôle-titre, procédé fréquent chez Michel Tremblay dont les personnages jouent aussi le rôle de fils conducteurs.

Venons-en d'ailleurs plus précisément au premier tome sur lequel nous allons centrer notre étude. Le titre, La Grosse femme d'à-côté est enceinte, est porteur de plusieurs thèmes et réalités à la fois chers à l'auteur et très présents dans le roman : ceux de la femme enceinte, du voisinage, et du rôle-titre accordé à un personnage. La femme enceinte, et plus généralement la mère, s'apparente à un thème récurrent dans l'œuvre de Tremblay. Elle incarne une figure forte sur laquelle on se repose, elle est à la fois très présente et rassurante. En contrepartie, les hommes apparaissent souvent en retrait.

La notion de voisinage est également très importante puisque toute l'histoire se déroule dans un lieu limité où la proximité crée des relations particulières ou des regards les uns sur les autres. N'oublions pas que la topographie de quartier est un des fils conducteurs du roman :

J'ai vraiment l'impression [...] que je suis né pour perpétuer une rue. 2

Petit résumé

L'histoire est celle qu'un quartier mais avant tout celle d'une famille autour duquel gravite le quartier. Il s'agit d'une sorte d'étude d'un microcosme social servi par une galerie de portraits complexes et variés.

La famille est celle de Victoire qui est grand-mère. Elle a trois enfants : Albertine, Gabriel et Edouard. Albertine, dont le mari est à la guerre (ce qu'elle ne semble pas regretter), a deux enfants : Marcel (4 ans) et Thérèse (11 ans).

Gabriel est le mari de la grosse femme avec qui il a déjà deux enfants : Philippe (8 ans) et Richard (11 ans). La grosse femme en est à son septième mois de grossesse. Conjuguée à son obésité, sa grossesse lui impose l'immobilité : cette posture lui confère physiquement une position centrale que lui donne déjà le titre. Les différents personnages gravitent autour d'elle et de sa chambre.

Ce personnage n'a pas de nom, et c'est pourtant l'un des plus humains et des plus importants. Elle tient un rôle clé. C'est notamment elle qui ouvre le dialogue entre les femmes enceintes du quartier à la fin du livre. Le troisième enfant de Victoire est Edouard, seul célibataire et fils chéri dont l'identité sexuelle est assez floue. Ce marchand de chaussure obèse se travestit et imite très bien les femmes. Peut-être que l'on peut y voir une sorte de miroir déformant de la figure de l'auteur homosexuel.

En dehors de ces personnages vit tout un quartier : les voisins. On trouve en particulier deux prostituées, Mercedes et Béatrice, Marie-Sylvia, qui tient une boutique et son chat Duplessis, personnage à part entière, d'autres femmes enceintes (sept en tout dans le quartier) et trois mystérieuses tricoteuses et leur mère liées au destin de la famille qu'elle suive de manière invisible depuis des décennies. Ces personnages évoluent dans un contexte de guerre mondiale.

La temporalité et la localité du livre pourraient presque être celles d'une pièce de théâtre. L'action est réduite à une seule journée : le 2 mai 1942 et, comme on l'a dit, le lieu est limité au quartier du Plateau Mont-Royal avec principalement la rue Fabre où habite la famille et le parc Lafontaine où se retrouvent la plupart des personnages à la fin.

Le roman répond à la fois à un schéma cyclique avec la présence initiale et finale des tricoteuses qui semblent, telles les Parques tricoter l'histoire tout en veillant sur la famille et un schéma de dispersion puis de réunion des personnages. Ceux-ci en effet vivent des journées différentes avant de se retrouver pour former une sorte de cortège depuis le parc jusqu'à la maison de la rue Fabre. Selon certains critiques, ce cortège ferait référence à un moment de fierté nationale québécoise, survenu quelques jours auparavant. Le 27 avril 1942, le peuple québécois s'est dressé contre la conscription obligatoire par référendum, contrairement aux autres Canadiens. André Laurendeau a parlé d'

une heure d'unanimité comme nous en avons peu connues dans notre histoire. 3

Le fait que Victoire soit à la tête de la procession n'est sans doute pas anodin.

Les particularités de la langue de Tremblay

La langue qu'utilise Michel Tremblay dans le roman est très intéressante. Elle fait plus que parler d'un quartier et d'un peuple : elle dit un quartier et un peuple. Nous allons à présent en voir les particularités qui la rendent si percutante et propre à une œuvre.

L'identité québécoise a longtemps été marquée par une double négation avec des slogans du type :

Ni Français, ni Américains. Spécifiquement Québécois.

Dans ce cadre la littérature a un rôle de support. Il s'agit de se définir entre un anglais envahissant et un français normatif. Dans cette quête d'une langue identitaire s'inscrit le joual que l'on peut définir comme l'expression et la résultante d'une aliénation culturelle. Il s'agit d'une sorte d'argot né d'un glissement du français vu par certains comme une langue étrangère dominatrice. Il revêt un aspect politique dans l'écriture : l'utiliser c'est s'inscrire dans la quête d'une autre langue, légitimer le peuple qui l'utilise et c'est ce que fait Tremblay lorsqu'il l'utilise en 1968 dans sa pièce Les Belles-sœurs. Avant cela, il s'était justifié de l'usage qu'il en faisait en ces termes :

Le joual ? C'est mon principal moyen d'expression. Je m'étais dit : si jamais j'écrit un jour, je ne tricherai pas. Je ferai parler mes personnages avec les expressions qu'ils utilisent dans leur vie de tous les jours. 4

Michel Trembaly se base sur le français tout en lui appliquant des particularités langagières aussi bien lexicales que syntaxiques. Ce que veut Tremblay c'est transposer le parler québécois. Au Québec, le parler est différent du français parlé en France. Le français québécois a une saveur particulière qu'il veut rendre par l'écrit. Son but n'est pas de toucher au pittoresque mais de rendre compte de ce qui sort de la bouche des gens. Tant qu'ils n'ont pas été prononcés, les mots n'ont pas le même piquant. On doit sentir une expression personnelle que l'usage classique du français ne permet pas de percevoir. Dans le roman, l'approche est différente de celle du théâtre. Michel Tremblay joue davantage sur le visuel et revient à une orthographe plus classique en lui adjoignant des particularités langagières telles que l'élision pour retranscrire les paroles des personnages. Il s'exprime dans une langue « truffée de québécismes » 5.

Les particularités langagières pratiquées par Michel Tremblay sont notamment :

Concernant le style, on note que plusieurs registres de langue cohabitent, notamment entre les passages narratifs et les dialogues, mais également au sein même des dialogues. Cette confrontation de registres entraîne une sorte de dédramatisation de situations sérieuses.

Quant au narrateur, il occupe une place limitée à la fois par rapport aux personnages du roman et par rapport aux lecteurs. Il est peu présent et laisse donc beaucoup de place aux personnages dont les paroles sont intégrées aux passages narratifs. De plus, le langage qu'il utilise n'est pas très éloigné du leur puisqu'il utilise lui aussi un lexique et des expressions québécoises. Il entretient très peu de rapports avec les lecteurs. Par exemple, dans la longue parenthèse qu'il fait sur le mot « bilous » (p. 103), il ne prend pas la peine d'expliquer le sens de l'expression « passer la vadrouille » quelques lignes plus bas. Il ne justifie pas ses choix de langue pour un lecteur français qui pourrait être choqué de l'adaptation personnelle et identitaire qu'il applique à la langue. Il n'est pas là pour lui faciliter la lecture ni pour justifier son travail narratif. Le but de Tremblay est clairement de toucher au vrai de la parole et non d'expliquer sa démarche.

La langue de Tremblay n'est pas figée. Elle évolue constamment avec son œuvre dans une démarche qui répond à une recherche expressive permanente.

La thématisation de la langue.

Les Chroniques du Plateau Mont-Royal sont traversées par de grands thèmes chers à l'auteur qu'on retrouve de manière récurrente dans l'ensemble de son œuvre.

La maternité

En premier lieu, la maternité est centrale, comme on peut le voir dès le titre. Plusieurs points de vue s'opposent, dus à des perceptions, des éducations et des expériences différentes. Dans le cas de la grosse femme, la grossesse est souhaitée et donc apparentée au bonheur. Elle représente la mère dans ce qu'elle a de plus noble et de plus beau. Elle est à la tête des mères québécoises de familles nombreuses et peut-être que l'absence de nom marque son caractère universel. Il est fait référence à cette figure maternelle par des allusions symboliques ou métaphoriques. Dans le conte de Josaphat-le-violon (frère de Victoire), l'image ronde de la lune qui se lève peut être mise en parallèle avec la grosse femme qui se lève à son tour sur le balcon et va à la rencontre des autres femmes enceintes. La mère irradie.

Au-delà de cette belle image de la mère et de l'enfantement, on trouve une vision mêlée de dégoût et de rejet. C'est notamment celle d'Albertine qui, si elle est mère, n'a jamais connu de plaisir dans son mariage et a vécu les étapes menant à l'enfantement comme autant de découvertes remplies d'horreur. Elle oppose à la maternité des mots violents de rejet. D'autres femmes dans le roman sont animées non pas forcément de ce même rejet mais d'un sentiment moins fort que celui de la grosse femme. Dans le contexte de la guerre, la maternité d'une femme est l'occasion pour un homme d'échapper à la guerre. Certaines femmes endossent alors le rôle de mère par nécessité et dans l'ignorance. On touche ici au tabou qui s'exerce sur la langue. Certaines femmes ont été préservées dans une pureté qui les a empêchées de connaître les modalités de l'amour physique mais aussi celles de la grossesse et de l'accouchement. Elles arborent ou plus souvent cachent leur gros ventre sans connaître les conditions de l'issue à venir. Face à cet état de choses, la parole - la langue qui permet la communication, a un grand rôle à jouer et c'est la grosse femme qui se fait oratrice à la fin du roman. On assiste à une libération par les mots puisque les femmes ont enfin la possibilité de « jaser » entre elles. Mais cette libération est aussi motivée par l'intervention publique de Josaphat juste avant et qui rejoint un autre des thèmes clés du livre : le rêve et l'évasion. Il se met à jouer et c'est toute la famille puis toute la rue qui chante et se joint au mouvement. Il est intéressant de noter que si le texte reste dans une veine réaliste, il est cependant parcouru de décrochages oniriques.

Le rêve

Le personnage de Josaphat-le-violon apparaît comme l'ambassadeur du rêve. Sa musique vient renforcer la magie des mots qu'il manie à merveille. Son conte permet une pause narrative mais est aussi le lieu d'une rêverie qui s'exerce plus ou moins sur chaque personnage, à l'exception notoire d'Albertine qui se refuse au bonheur.

Le rêve est opposé de manière nette à la réalité : les mots sont un moyen d'embellir, de transposer. Ce n'est pas la démarche de Tremblay dans son écriture puisque lui cherche une transposition du réel mais il reconnaît l'importance du rêve. Albertine a des arguments pour s'opposer aux contes mais elle est tout de même le personnage le plus malheureux. Chacun a besoin de l'évasion et dans ce cadre les mots ont vraiment de l'importance. La grosse femme par exemple aime se raconter des histoires merveilleuses où elle serait ailleurs, heureuse dans un paysage paradisiaque. Elle manie les mots pour mieux rêver. Cette évasion passe aussi par les livres. Elle ne s'embarrasse pas de la censure qui sévit pour se plonger dans des histoires qui la transportent. D'ailleurs la censure est plus souvent intérieure que légale. Son mari Gabriel est un exemple de personnage qui met beaucoup de retenue dans ses mots. Il ne parvient pas à faire sortir tout ce qu'il voudrait : on voit une pudeur et une retenue qui s'opposent à ses talents d'orateur dans la taverne.

Le plaisir des mots

En opposition à la censure qui coupe certaines expressions, on trouve le plaisir apporté par les mots. Marcel en offre une belle illustration avec sa « crotte », mot interdit en général mais qu'il ne se lasse pas de répéter dans le contexte où il est permis : « Ca sent la crotte de ceval ! » (p. 48). On a ici une illustration du travail de Michel Tremblay qui s'attache à rendre la saveur des mots prononcés. Le petit garçon a très bien compris cette notion puisque répéter tout bas le mot hors contexte ne lui procure pas le même bonheur.

Communiquer

Tremblay insiste sur un autre pouvoir connu de la langue : celui de communiquer. Car si la langue permet de dire, d'exorciser, de libérer, elle permet bien sûr aussi de rentrer en contact et elle joue de fait sur les relations entre les différents personnages.

Une relation très particulière et très forte unit le petit Marcel et le chat Duplessis. Marcel est le seul à comprendre le chat et de cette compréhension naît un amour sans borne entre les deux êtres :

ce petit bout d'homme à qui il pouvait parler, qui l'écoutait calmement et qui, ô miracle, lui répondait dans sa propre langue de chat errant. (p90)

Le mot « miracle » montre bien l'importance de cette relation basée sur la compréhension mutuelle.

On peut opposer deux relations à celle-ci et qui touchent aussi le chat. Tout d'abord avec sa maîtresse : Marie-Sylvia. Celle-ci lui voue une tendresse démesurée, comme si elle reportait sur lui tout l'amour qu'elle n'a pas pour un homme. Mais lui la déteste et ne reste lié à elle que pour des raisons purement alimentaires. S'il la supporte si mal c'est à cause de son langage. Il ne supporte pas ses expressions, la manière qu'elle a de lui parler et dans ce cas la parole apparaît comme une barrière.

Plus loin encore qu'une barrière, le langage peut être un lieu d'expression de la haine, une haine plus que palpable dans le duo classique du chat et du chien. Les deux se détestent si clairement que chacune de leur rencontre se transforme en un combat sans pitié allant jusqu'à la quasi mort du chat. Plus que des animaux cependant, ce sont deux êtres qui portent des noms d'hommes et de manière ironique sans doute puisqu'il s'agit de noms d'hommes politiques québécois ayant eu des querelles : Duplessis et Godbout.

L'onomastique

Les noms ne sont pas choisis au hasard chez Tremblay. Ils jouent généralement le rôle de lien entre les différents livres par leur récurrence mais ils se déclinent aussi dans le roman avec différents surnoms qui en disent long sur la perception d'un personnage par les autres. La grand-mère Victoire a un nom assez évocateur, surtout pendant la scène du retour où elle se tient en tête du cortège familial. Mais la vision qu'ont d'elle les gens du quartier n'a rien à voir. Pour eux, elle est la pire cliente à espérer et le surnom qu'ils lui donnent montre en quelque sorte l'appropriation qu'ils se font de ce personnage, comme une figure légendaire mais à craindre du quartier : « Ti-moteur ».

Tremblay explore les différentes déclinaisons du langage, les modalités dans lesquelles il s'inscrit, les formes qu'il prend, ce qu'il permet, empêche, suscite... Tout ceci il essaie de le retranscrire au mieux par son écriture et la langue qu'il crée sans se cantonner à un registre. Il rend ainsi compte de la richesse et de la complexité aussi bien des personnages que des mots.

Conclusion

La Grosse femme d'à côté est enceinte apparaît comme une belle illustration d'un travail tant littéraire que langagier. Ce que raconte Tremblay touche par sa beauté, son intérêt quasi documentaire, sa justesse. On sent qu'il parle d'un milieu qu'il connaît et que les thèmes qu'il évoque lui tiennent à cœur. De plus, son travail est propre à celui d'un auteur francophone : il s'approprie et même transpose la langue pour mieux dire. Il part du français mais il a choisi de le « québécaniser » dans une volonté de rendre le parler d'un peuple. Ce qui l'intéresse avant tout, c'est de toucher au plus près la saveur des mots prononcés. C'est bien pourquoi son langage est en constante évolution et que son travail s'apparente à une quête : celle de donner une langue la plus juste possible au peuple qu'il aime et dont il se fait le porte-parole.

Notes

  1. « Mon Dieu que je les aime ces gens-là », entrevue par Claude Gingras, La Presse, 16 août 1969, p.26
  2. Phrase de Michel Tremblay fréquemment citée, par exemple dans L'Actualité, vol. 5, n°4, avril 1980, p.17
  3. André Laurendeau, La Crise de la conscription, Montréal, les Editions du Jour, p.121
  4. La Presse, 17 décembre 1966
  5. Le Devoir, 15 septembre 1990

Bibliographie

Monographies

Site Internet