Élodie Gaden (mars 2006)

Les Lais de Marie de France

Les Lais ont été écrits par Marie de France entre 1160 et 1180. Le texte est écrit en anglo-normand, un dialecte de la Normandie, parlé aussi en Grande Bretagne (car en 1066, Guillaume le Conquérant - parti à la conquête de l'Angle - est victorieux à la bataille de Hastings.) On a peu de renseignements à propos de Marie de France. On suppose qu'elle était peut-être issue d'une grande famille d'Ile de France liée au pouvoir royal et qu'elle était ainsi au service du roi Henri II de Plantagenêt, en tant qu'artiste à la cour.

La Révolution poétique du XIIème siècle

Les Trois révolutions poétiques

Marie de France se situe dans le sillage de la Révolution poétique inaugurée par les troubadours, au XIIème siècle. On peut dès à présent rappeler qu'il y a eu trois Renaissances au Moyen Age :
la première Renaissance se situe au IXème siècle, sous Charlemagne. Celui-ci normalise l'écriture, en établissant l'écriture dite « caroline. »
La troisième Renaissance est celle qui a lieu aux XV-XVIèmes siècles et sur laquelle nous ne reviendrons pas ici.

Notion de création et d'adaptation

Quant à la deuxième Renaissance, c'est celle qui se déroule au XIIème siècle, à l'époque de Marie de France. Elle correspond au grand départ de la littérature. En effet, c'est à cette époque que commence à naître un esprit de création. Attention, il faut bien insister sur le fait qu'au XIIème siècle, la notion d'« écrivains créateurs » ne fait pas encore partie des schémas intellectuels. Jusqu'au XIIème siècle, on se contentait de « recopier » les grands textes de l'Antiquité latine, sans vouloir créer quelque chose de nouveau.
Mais au XIIème, et c'est le sens et l'importance de cette deuxième Renaissance, commence à naître la notion d'adaptation des oeuvres antiques. On reprend des grands textes latins que l'on traduit-adapte. Par exemple, L'Énéide de Virgile n'est pas seulement traduit, mais adapté aux valeurs morales et intellectuelles de l'époque. Il en ressort un texte nouveau, L'Énéas. Il n'y a donc pas encore d'écrivains au sens où on l'entend aujourd'hui, mais il commence à y avoir des adaptateurs de la tradition antique écrite. On adapte aussi la tradition orale. En effet, lors de cette deuxième Renaissance, on s'intéresse également beaucoup au folklore celte, et cet intérêt va aussi transparaître dans cette littérature qui commence à naître au XIIème siècle.

On peut trouver tous ces principes que nous venons d'expliquer dans le prologue des Lais de Marie de France : le poète n'est pas un créateur, il se situe dans une tradition. Marie de France nous dit :

Custume fu as ancïens, / Ceo tes[ti]moine Precïens, / Es livres ke jadis feseient / Assez oscurement diseient / Pur ceus ki a venir esteient / E ki apprendre les deveient, / K'i peüssent gloser la lettre / E de lur sen le surplus mettre.

Traduction de Philippe Walter : Il était de coutume chez les anciens, Prisciens en témoigne, que, dans les livres qu'ils faisaient jadis, ils s'exprimaient assez obscurément en vue de ceux qui devaient leur succéder et qui devaient apprendre leurs écrits, afin qu'ils puissent ajouter des gloses au texte.

Ce que l'on peut comprendre ici, c'est que d'une part Marie de France se situe bien dans un héritage (« les anciens »). D'autre part, cet héritage littéraire est souvent obscur, d'où la nécessité à présent (au XIIème siècle) de faire preuve d'intelligence. Cette intelligence passe par l'ajout de « gloses à la lettre, » c'est-à-dire qu'il faut ajouter du sens dans les écrits anciens, il faut les adapter.

Héritages : Antiquité latine et Folklore breton

Ainsi, les origines de l'oeuvre de Marie de France se situent dans deux pôles. D'une part dans l'Antiquité latine (à laquelle elle fait référence : Ovide pour les théories érotiques, Priscien pour la rhétorique). D'autre part dans le folklore breton.

Nous pouvons nous attarder sur cette influence de la culture bretonne et celtique. Les Celtes sont à l'origine un peuple venant d'Asie, et qui s'est ensuite diversifié en différentes branches dont une celtique, qui est venue, par migration, s'installer en Gaule, en Irlande, en Bretagne, en Espagne, et au Portugal. Ce peuple installé en Europe occidentale a une puissance militaire importante (notamment contre les Romains, jusqu'à la guerre des Gaules). Ensuite, les celtes sont romanisés, c'est-à-dire qu'il sont intégrés aux romains qui ont vaincus. Au Vème siècle, les peuplades romanisés subissent une nouvelle invasion : c'est l'arrivée des tribus saxonnes à partir de l'actuelle Allemagne. Face à cette invasion, les populations celtes migrent en Irlande, au Pays de Galles, en Cornouailles, et en Bretagne. C'est pour cela que l'on retrouve aujourd'hui les langues celtes au Pays de Galles, en Écosse et en Bretagne. Le peuple celte est finalement vaincu et se marginalise petit à petit. Au XIIème siècle, le roi d'Angleterre Henri II possède l'Angleterre et également tout l'ouest de la France (car il est marié à Aliénor d'Aquitaine, qui possède la partie ouest de la France). Par cette situation d'intermédiaire entre Angleterre et France, les échanges culturels sont facilités. Et c'est ainsi qu'au XIIème siècle l'influence du monde celtique se fait : les conteurs mettent à l'écrit certains points de la mythologie celtique.

Les Lais de Marie de France sont inspirés de vieux contes celtiques. La donnée folklorique celte est adaptée, transposée à l'écrit, et transcrite en langue romane.

Actualisation des idéaux et des thématiques

On puise dans les récits celtes des idéaux qui sont réactualisés au XIIème : notamment ce qui concerne le rôle de la femme (voir la fine amor). Les récits celtes décrivent en effet abondamment les pouvoirs magiques de la femme (alors que les mythologies romaine ou grecque sont trop misogynes). La culture orale du folklore breton se trouve donc une nouvelle source de thèmes qui vont se développer au XIIème siècle et qui fondent la naissance de la littérature française, et notamment les Lais.

L'Autre Monde

A partir des Lais, ainsi que des romans de l'époque va se fonder une culture dite courtoise, indépendante de la culture officielle ecclésiastique et religieuse. Cette culture courtoise est basée sur plusieurs thèmes fondamentaux (qui trouvent eux-mêmes leur origine dans le folklore breton) dont le thème de l'Autre Monde : cet Autre-Monde, les personnages des Lais y pénètrent souvent, il s'agit d'un « ailleurs si proche du monde humain qu'on y pénètre parfois sans le savoir » (Philippe Walter, préface aux Lais édition Folio Classique bilingue, p22). Il est une sorte de prolongation sur un mode idéal du monde humain. C'est avant tout le monde des fées (femme-fée aussi bien que homme-fée) et la frontière entre l'Autre-Monde et le monde des humains est si ténue que la rencontre entre un mortel et une fée est très possible, et fonde la matière narrative de plusieurs des lais.

Dans le lai de Yonec, l'opposition entre les êtres de ce monde ci et les fées de l'Autre-Monde est majeure : une dame est enfermée dans une tour par son mari, qui craint de se la voir ravir. Mais un jour, après s'être lamentée sur son sort, elle aperçoit l'ombre d'un grand oiseau qui entre dans sa chambre par la fenêtre et soudain se transforme en « beau et noble chevalier » (« chevaler bel e gent devint » - p228).

Jeo vus ai lungement amé
E en mun quor mut desiré;
Unques femme fors vus n'amai
Ne jamés autre ne amerai.

Traduction : Cela fait longtemps que je vous aime et je vous ai beaucoup désirée dans mon coeur. Jamais je n'ai aimé d'autre femme que vous.

Il y a entre les deux personnages un amour d'élection et d'exception. Ainsi, on peut se demander si cet Autre-Monde n'est pas un moyen de symboliser le monde de l'amour. D'ailleurs, c'est souvent à travers le personnage féerique que le héros est initié au monde surnaturel de l'amour.

Le lai : briéveté

Comme nous l'indiquions plus haut, la travail de Marie de France est un travail d'adaptation du matériau antique ainsi que du folklore breton. Cette adaptation va d'abord dans le sens de la concision de la forme. En effet, elle fait le choix de la forme du lai, qui exige concision et densité du texte. Les lais sont en effet assez court - jamais plus de six cents vers. Il n'y a ainsi pas de description détaillée des personnages, les lieux sont à peine évoqués. C'est un art de la suggestion qui régit ainsi le lai, voire une esthétique du silence. C'est le non-dit qui prime, et ainsi, on se trouve face à un texte qui évoque et qui suscite de la part du lecteur un pouvoir d'interprétation du lai. En effet, en apparence, le lai est assez innocent, il conte des histoires d'amour qui parfois finissent bien, parfois sont tragiques, mais tout est raconté d'une façon assez brève, et linéaire. Pourtant, c'est tout un art du symbole qui régit les Lais de Marie de France. Elle élabore une écriture basée sur les images qui enrichissent la valeur poétique des textes.

Symbolisme dans le Lai du Chévrefeuille

On peut prendre pour exemple l'emblème végétal et notamment l'image du chèvrefeuille dans le « lai du Chèvrefeuille. » Pour communiquer avec sa bien aimée Yseult, Tristan est obligé de graver des inscriptions sur une branche de noisetier autour de laquelle est enroulé un chèvrefeuille. Selon Philippe Walter, Tristan n'utilise pas notre alphabet pour écrire sur le coudrier, car l'inscription est beaucoup trop longue pour tenir sur une branche. Il utiliserait un système d'écriture très en vigueur chez les Celtes, qu'est l'alphabet ogamique. Cette écriture n'est utilisée que pour la magie, et non pour communiquer.

On se trouve donc face à deux formes de symbole :

Cet hermétisme permet de susciter l'imagination du lecteur car l'écriture par l'image et le symbole contient en elle une puissance évocatrice insatiable. Philippe Walter conclue sa préface en parlant de « clair-obscur de l'image » et c'est bien cela qui fonde les Lais : ils sont une forme d'oeuvre ouverte dans laquelle le lecteur est invité à se projeter. Cette écriture n'impose pas un sens et nous renvoie en définitive à notre propre miroir.

Autres pistes pour lire les Lais de Marie de France

La naissance du lyrisme : troubadours et trouvères

Les troubadours sont des chanteurs. Le terme troubadour est utilisé pour désigner les artistes utilisant la langue d'oc, c'est-à-dire ceux originaire du Sud de la Loire. Mais la poésie en langue d'oc voyagent très vite vers le nord et les trouvères copient les troubadours et reprennent l'ensemble des formes littéraires par eux. (notamment à la cour de Champagne, vers la fin XIIème : la cour favorise la diffusion de cette poésie venue du midi). C'est au XIIème siècle qu'apparaît la fine amor, idéal amoureux inventé par les troubadours et qui a permis l'éclosion de la poésie lyrique française et de la littérature. La poésie des troubadours dans laquelle est mis en place l'amour courtois est très innovante car cette époque était plutôt misogyne. Ils utilisent plusieurs genres lyriques : le planh (plainte), le salut d'amour, le sirventes (poème satirique), la tenson (sorte de débat entre deux poètes), la pastourelle et surtout la canso (chanson d'amour). (NB : dans les cansos des troubadours, il y a très souvent la présence d'un poète amant qui implore la dame). Le premier troubadour fut Guillaume IX, duc d'Acquitaine (1071-1127).

La fine amor

Le lai comme forme médiévale et transitoire du conte

forme de narration très proche. Les lais de Marie de France sont des fables amoureuses d'où le lecteur est invité à tirer une leçon, un avertissement. (rejoint l'idée d'une écriture par symbole).

L'ombre de Tristan et Yseult

L'amour

Motif de la métamorphose

Depuis St Augustin, la métamorphose est associée à une oeuvre démoniaque. Mais dans la tradition païenne, en revanche, il existe des êtres non maléfiques de l'Autre-Monde : exemple du lai de Yonec : l'oiseau en beau chevalier. Marie de France rattrape le motif négatif pour le ramener à une norme bienfaisante.

La versification

Les Lais sont écrits en octosyllabes. Ce type de vers est accentué de façon systématique sur la dernière syllabe de chaque hémistiche et il y a aussi des accents mobiles que l'on détermine à l'oreille.

Exemples :
Li / reis / a/veit / un / sun / ba/ron. : Les accents sur « veit » et « ron » sont systématiques car ils frappent la fin des hémistiches. L'accent sur « reis » s'entend.

Vit / u/ne / bise / od / un / fo/ün. : Les accents sur « bise » et « ün » sont systématiques car ils frappent la fin des hémistiches. L'accent sur « vit » s'entend.

Deux innovations fondent la littérature au XIIème siècle : il s'agit d'abord de la forme métrique à rythme syllabique ; ensuite, de la rime. La recherche de la rime témoigne d'un art d'assembler les mots particulier qui va faire sens. Le travail du poète est alors de fonder l'écriture sur des jeux de rimes pour imposer un sens, et c'est le même travail que celui des troubadours. La rime est en effet une invention de l'occident médiéval pour permettre d'équilibrer le son et le sens. Avant de comprendre le poème, la rime nous permet de l'entendre, et en cela, on rejoint l'activité des troubadours. La rime donne du sens au poème et n'est pas qu'un usage ornemental.

Résumés des lais et brèves analyses

Lai de Yonec

Dame enfermée par son mari dans une tour. Apparition d'un oiseau, qui se transforme en chevalier => amour immédiat, amour d'élection. Prédilection de l'oiseau et allusion prophétique à sa propre mort : les amants sont dénoncés et pris au piège. Amant blessé par le piège du mari. Mais dame enceinte de son amant. La dame fait une incursion dans l'Autre Monde, où elle voit son chevalier. Remise d'un anneau et d'une épée à la dame pour le futur enfant. Mort du chevalier // naissance de Yonec. Beaucoup plus tard, lors d'une célébration, dame, son mari et Yonec entrent dans une abbaye où grande tombe, celle de l'amant mort. Mort par évanouissement de la dame; Yonec tue le mari et devient seigneur.

Lai de Milon

On se trouve dans ce lai en présence d'un cas de fine amor : l'amour est né du désir et de réels sentiments, il s'agit d'un amour clandestin. Milon et sa dame doivent vivre séparément. Pourtant leur ruse va leur permettre de continuer à s'aimer quand-même : pendant vingt ans, ils s'envoient des messages d'amour grâce à un cygne voyageur. Le cygne est le messager d'amour, il permet la correspondance amoureuse et l'écriture est ainsi perçue comme un substitut de la présence de l'autre. La symbolique de l'oiseau est très importante : en effet on peut penser que les lettres d'amour et les témoignages d'affection que le cygne transmet sont une sorte de métaphore du désir amoureux porté par toute littérature. Amour et littérature sont perçus sur le même plan : ils sont le véhicule du désir de l'autre. Il n'est pas anodin que ce soit un cygne qui assure la transmission de ce désir : le cygne est le symbole de l'inspiration poétique dans toute la littérature (voir « le cygne » de Baudelaire ou celui de Mallarmé). L'oiseau est donc associé à une réflexion sur la littérature: les amants voient leur désir meurtri et insatisfait. C'est par la médiation de l'écrit que ce désir va pouvoir s'épanouir. La lettre transportée par le cygne est alors une matérialisation du lai.

La dame, au début de leur rencontre, et avant d'être séparée de Milon est tombée enceinte de lui : l'enfant est confié à la soeur de la dame avec un anneau et une lettre qu'elle devra remettre à l'enfant quand il sera plus grand. Quand ce jour arrive, le fils, mis au courant de l'existence de ses parents, part à leur recherche. En chemin il participe à un tournois de chevaliers, dans lequel il rencontre son père (scène de reconnaissance). Alors il décide de tuer le mari officiel de sa mère afin de réunir le couple d'amants amoureux. L'enfant est ici une sorte de réincarnation du père. L'enfant légitime le couple, selon le même schéma que dans le lai de Yonec.

Lai de Guigemar

Guigemar est un personnage insensible à l'amour. Puis un jour, étrange apparition au milieu d'un buisson d'un faon et d'une biche blanche avec des bois de cerfs (sorte de créature hermaphrodite - créature féerique). Cette biche parle à Guigemar et lui lance une flèche (dont l'itinéraire est particulier : comme un boomerang). La fonction symbolique de la flèche est importante ici : elle reprend le topos de la flèche tirée par le Dieu amour, mais introduit une dimension nouvelle, celle de la réflexivité. En effet, par ce trajet particulier, la flèche est comme une matérialisation du coup de foudre, et de la réflexivité de l'amour qui naît entre deux êtres. La flèche induit aussi une notion de douleur qui indique alors la souffrance inhérente à l'amour et indique ainsi bien l'ambivalence de l'amour (un impact fort, une réflexivité, mais aussi une douleur, et une remise en question de soi). On voit bien ici que Marie de France évoque l'amour par le biais de la métaphore et du symbole, comme nous l'expliquions plus haut. Cet épisode est initiatique pour Guigemar, car il mène à une révélation, celle de l'amour, pour lui qui était insensible à l'amour. Cette révélation est bien indiquée au vers 90 : « Vit une bise od un foün ... » Le verbe « vit » montre l'effet de surprise, l'irruption de quelque chose d'inconnu.
La deuxième partie du lai se déroule dans l'Autre-Monde. Une nef magique qui circule entre les deux mondes emmène Guigemar dans l'Autre Monde. Là, une dame, mal mariée, qui n'est sûrement autre que la biche qui a blessé Guigemar, voit arriver au port la nef. Elle emmène Guigemar dans sa chambre où elle le cache : l'amour le frappe, sa plaie ne le fait plus souffrir, l'amour est réciproque. Ils vivent ainsi ensemble cachés pendant un an et demi, jusqu'au jour où il sont découverts : ils se séparent, mais en guise d'amour, et en symbole de leur union, la dame fait un noeud à la tunique de Guigemar. De même, elle reçoit de Guigemar en gage de leur amour une boucle qu'il lie à sa ceinture. Ces deux éléments sont une sorte de préfiguration des liens du mariage, ils matérialisent l'union des deux amants contraints de se séparer. Guigemar repart dans son monde. Mais quelques temps après, la dame parvient à s'échapper de la tour dans laquelle est était enfermée. Elle arrive en Bretagne, et là, Mériadoc, un seigneur la recueille. Elle lui montre sa ceinture que seul un preux chevalier pourra défaire. Alors le seigneur organise un tournois pour trouver ce chevalier. Guigemar y participe, scène de retrouvailles.

Lai de Bisclavret - la notion de loup-garou

Le loup garou est, à l'époque où Marie de France écrit, une figure plutôt sympathique et ne correspond pas à l'image que nous nous en faisons aujourd'hui. Le loup-garou est un motif du merveilleux. (« garou » dans loup-garou est issu du mot « garualf » : gar vient de vir en latin, qui signifie l'homme et valf signifie loup)

Dans la Grêce et la Rome antiques, il existe déjà des histoires de loups-garous : l'histoire de Lycaon dans les Métamorphoses d'Ovide, dans le Satiricon de Pétrone, dans les Bucoliques de Virgile, ou encore dans une fable d'Esope, « le voleur et l'aubergiste. » On comprend donc que le loup-garou est issu de croyances archaïques. Dans le monde germanique aussi, le loup-garou a une résonance toute particulière : le loup-garou renvoie à une conception de l'âme selon laquelle celle-ci pourrait sortir de notre corps et prendre une apparence animale. En quelque sorte, il s'agirait de la présence d'un double zoomorphe en nous. Derrière le motif littéraire et fantaisiste, il y a toute une conception métaphysique véhiculée par le monde germanique.

Le christianisme va porter un regard critique sur ces croyances et va les condamner. Saint Augustin, pensent que ce sont les démons qui créent l'illusion de la transformation en loup-garou. Ainsi, l'homme est considéré comme un possédé qu'il faut exorciser. Dans les textes judiciaires, le garou est assimilé à la possession démoniaque. C'est ce que la science et la médecine modernes appelleraient aujourd'hui une maladie mentale, un état anormal, un trouble de la conscience, une sorte de schizophrénie.

Dans le lai de Bisclavret, Marie de France nous présente un homme victime de son pouvoir de métamorphose. Il est une double victime : victime de la métamorphose et victime ensuite de sa femme qui ne lui ai pas fidèle. Marie de France fait ici endosser toute la responsabilité à la dame : elle n'est pas respectueuse de la différence de mon mari. Marie de France s'empare du mythe du loup-garou et l'adapte, en le modifiant pour en tirer une morale : c'est moins le mythe du loup-garou qui l'intéresse que le symbole, appliqué au couple et à l'amour. Elle tente de tirer une vérité, une psychologie de l'amour et de définir ce que sont les devoirs du couple.

Le lai du chèvrefeuille

voir plus haut, dans la partie consacrée à l'art du symbole dans les lais.

La lai du Rossignol

Ce lai est vraiment très intéressant car il est un moyen de réfléchir sur l'acte d'écriture. En effet, pour résumer en quelques mots ce lai, il procède d'un schéma assez traditionnel : une femme mal mariée aime un jeune homme, mais cet amour est impossible, si bien qu'ils sont contraints de ne se voir qu'à la fenêtre. Les allers et venus de la dame à la fenêtre finissent par énerver le mari. La dame répond au mari qu'elle se lève pour écouter le rossignol chanter. Alors, la mari fait capturer l'oiseau et lui brise le cou. Très affligée, la dame fait savoir cela à son amant en brodant au fil d'or ce qu'il vient de se passer sur une pièce de tissu dans lequel elle place le rossignol mort. L'amant fait forger un coffre en or et en pierres et y dépose l'oiseau.

La dame, avant même Marie de France, écrit l'histoire du rossignol. Marie de France et son lai ne viennent qu'après, et il y a là un procédé de mise en abyme assez judicieux car il permet de donner un sens à l'acte d'écriture.

Le mari est totalement insensible : il représente le degré zéro de l'amour. En revanche, la dame a une attitude différente face à l'oiseau : le rossignol n'est pas qu'un animal pour elle, derrière l'oiseau, il y a son amant. Par ce moyen de superposition entre rossignol et amant, il y a assimilation entre le chant de l'oiseau et le chant de l'amour. Le passage à l'acte d'écrire vient justement après la mort de l'oiseau : il vient combler le manque d'amour. L'écriture naît à partir de l'impossibilité d'assouvir son désir. Le poème devient comme le tombeau de la voix du rossignol : le chant devenu parole morte, le poème vient combler le vide et se substituer au chant. L'amour inaccompli trouve la médiation de l'écrit pour se renouveler. L'écrit devient un moyen de surmonter le désir inaccompli, il est le remède du deuil d'un désir. (On retrouve ce même motif dans le lai du Chèvrefeuille.)

Bibliographie

Article d'Elodie