Élodie Gaden (août 2007)

Balzac, Le Médecin de Campagne

Si cette cuisine, enfumée comme celle d'une auberge, était garnie d'ustensiles en nombre suffisant, ce luxe était l'oeuvre de Jacquotte, ancienne servante de curé, qui disait nous, et régnait en souveraine sur le ménage du médecin. S'il y avait en travers du manteau de la cheminée une bassinoire bien claire, probablement Jacquotte aimait à se coucher chaudement en hiver, et par ricochet bassinait les draps de son maître, qui, disait-elle, ne songeait à rien ; mais Benassis l'avait prise à cause de ce qui eût été pour tout autre un intolérable défaut. Jacquotte voulait dominer au logis, et le médecin avait désiré rencontrer une femme qui dominât chez lui. Jacquotte achetait, vendait, accommodait, changeait, plaçait et déplaçait, arrangeait et dérangeait tout selon son bon plaisir ; jamais son maître ne lui avait fait une seule observation. Aussi Jacquotte administrait-elle sans contrôle la cour, l'écurie, le valet, la cuisine, la maison, le jardin et le maître. De sa propre autorité se changeait le linge, se faisait la lessive et s'emmagasinaient les provisions. Elle décidait de l'entrée au logis et de la mort des cochons, grondait le jardinier, arrêtait le menu du déjeuner et du dîner, allait de la cave au grenier, du grenier dans la cave, en y balayant tout à sa fantaisie sans rien trouver qui lui résistât. Benassis n'avait voulu que deux choses : dîner à six heures, et ne dépenser qu'une certaine somme par mois. Une femme à laquelle tout obéit chante toujours ; aussi Jacquotte riait-elle, rossignolait-elle par les escaliers, toujours fredonnant quand elle ne chantait point, et chantant quand elle ne fredonnait pas.

Le XIXème est le siècle des révolutions sur le plan politique. Le peuple s'insurge, prend la parole, le peuple entre en politique. Le peuple et les basses gens se cherchent une place dans une société qui a aboli les ordres, qui a abattu les cloisons entre les classes sociales. Ainsi, la littérature se fait l'écho de ce bouleversement dans la société, surtout le roman réaliste de Balzac : ce qui fonde le roman réaliste est bien le traitement sérieux de la vie sociale, et l'intégration des individus les plus communs dans le cours général de l'histoire, comme l'a très bien montré Erick Averbach dans son Mimesis. Sujet sérieux donc qui mérite d'être représenté. Mais la particularité de Balzac et ce qui enchante son lecteur réside aussi dans la façon dont il traite parfois cette réalité : une verve pétillante, éclatante et dynamique, Balzac semble faire danser les phrases, il enchante le lecteur, il l'entraîne dans la valse. C'est donc bien cela que Balzac parvient à concilier dans sa poétique : un sujet banal, des personnages qui ne sont pas forcément nobles et une dynamique inébranlable, une gaieté, un « enthousiasme » dans la manière de narrer les faits.

Ainsi, l'extrait du Médecin de campagne que nous allons étudier représente-t-il bien cet aspect là de l'écriture balzacienne, et il semble que l'intérêt du texte réside dans le paradoxe d'une ancienne servante qui règne en monarque absolu chez un médecin de campagne.

Nous étudierons d'abord tout ce qui concerne la mise en spectacle de l'extrait : comment Balzac est parvenu à travailler son réalisme pour le doter d’une immense ardeur plaisante – dimension théâtrale, représentation de la vie de province. Puis nous nous pencherons plus précisément sur la question de la focalisation et sur le miroitement des points de vue dans l'extrait pour comprendre qu'il jette le soupçon sur le personnage de Jacquotte. Pour enfin nous pencher plus précisément sur la figure de Jacquotte et de sa volonté de puissance quasi « picrocholienne. »

I. Une mise en scène réaliste et plaisante

Le lecteur découvre avant tout dans cet extrait une mise en spectacle réaliste et plaisante.

Balzac nous livre en effet un texte digne d’une représentation théâtrale comique et plaisante. D’abord par le nom même de Jacquotte qui provoque le sourire et paraît annoncer l’aspect comique du personnage. De même, les accumulations d’actions de Jacquotte dans la phrase : « Jacquotte achetait, vendait, accommodait, changeait, plaçait et déplaçait, arrangeait et dérangeait… » crée un rythme haletant qui permet au lecteur de se figurait facilement ce personnage digne des comédies latines de Plaute dans lesquelles tout est mouvement et des personnages essoufflés arrivent sur scène en parlant à toute vitesse, créant un effet comique, et attirant par la même toute l’attention du spectateur. Dans le texte, l’attention est bien focalisée sur les actions de Jacquotte et la dynamique qui se dégage de ce personnage. A la fin de l’extrait, dans la phrase « allait de la cave au grenier, du grenier à la cave », la théâtralité est poussée à son comble et atteint une dimension burlesque car l’action est brossée à gros traits, sous le signe de l’exagération puisque Jacquotte fait des allers-retours incessants.

Cette prééminence de Jacquotte dans l’action dramatique se construit en contre-point d’un autre personnage, le médecin de campagne, Benassis. Celui-ci, comme l'annonce le titre de l’œuvre, est censé être le personnage principal de l’action. Pourtant, dans notre extrait, ce pouvoir et cette légitimité paraissent mis en touche par le pouvoir de Jacquotte : Balzac construit tout un rapport de force entre les deux personnages. En effet, la construction des phrases du texte indique clairement la position en retrait qu’occupe Benassis : Jacquotte est le sujet de la majorité des phrases du texte, alors que Benassis est souvent objet. Quand il est sujet de la phrase, celle-ci est affublée d’une négation restrictive qui annihile le pouvoir de ce personnage : « Benassis n’avait voulu que deux choses… » Par la répartition des phrases, le lecteur comprend que Benassis est dominé par Jacquotte et que se construit un véritable rapport de force : ce couple est tout à fait étrange et intrigue le lecteur. Ce schéma dominant / dominé plaisant pour le lecteur alimente la dimension de mise en spectacle de personnages antithétiques et caractéristiques.

D'autre part, Balzac paraît représenter un tableau de la vie de province. Les détails foisonnent dans l’extrait : l’image du manteau de la cheminée est un élément typique d’une scène rustique du XIXème. Balzac fait des comparaisons (« enfumée comme celle d’une auberge ») pour que le lecteur se figure mieux la scène, comme s’il s’agissait d’un tableau. Ces détails contribuent à retranscrire une atmosphère provinciale et à fixer la scène « dans une gelée d’éternité » comme le dit Julien GRACQ dans En lisant en écrivant. Un tableau réaliste donc comme ceux de Millet dans lequel le détail participe au vrai. Le lecteur a l’impression que ce tableau est pour Balzac une sorte de « jardin expérimental. » Le texte est en effet construit comme une démonstration à caractère scientifique : d’abord, par des hypothèses avec les conjonctions « si » au début du texte. Balzac part du détail puis l’explique tel un ethnologue de la vie de province. Ensuite, à la fin du texte, la phrase à valeur générale « Une femme à laquelle tout obéit… », avec l’utilisation du présent de vérité générale, les mots tout, et toujours, sonne comme une maxime, ou plutôt une théorie générale, un théorème. Puis cette théorie générale trouve dans la phrase suivante son application pratique et individuelle : « aussi, Jacquotte riait-elle… » L’utilisation du point virgule, de même que le mot aussi, relient ces deux phrases et mettent en rapport théorème et cas particulier.

Ainsi, Balzac se livre-t-il à une véritable exploration de cette vie de province avec le schéma typique du rapport de force intriguant, exploration que Balzac retranscrit en la dotant d’un aspect scénique plaisant pour le lecteur qui a l’impression d’être spectateur de cette scène tant elle est vivante.

II. Point de vue kaléidoscopique

La vivacité de la scène tient aussi à la façon dont Balzac organise son récit selon différents points de vue.

Cet extrait présente un intérêt particulier en ce qui concerne le point de vue car la scène est retranscrite par un narrateur témoin, spécificité balzacienne par excellence. Ce narrateur pénètre complètement dans la vie de province pour en dégager son essence. On a parfois l'impression que le récit est assuré par un voisin de Jacquotte et Benassis qui verrait l'action avec une certaine distance : par exemple, le prénom Jacquotte est certainement un surnom donné par les proches ou les voisins. Ce narrateur est assez proche de la scène pour en connaître les moindres détails (intérieur de la maison par exemple) mais aussi assez clairvoyant pour avoir un oeil critique sur la scène comme en témoigne par exemple la fin de la première phrase : « et régnait en souveraine sur le ménage du médecin. » Ainsi, le narrateur est parfois ironique à propos du comportement de Jacquotte : dans la phrase « aussi Jacquotte administrait-elle sans contrôle la cour... le jardin et le maître », on constate une ironie railleuse et plaisante dans l'art de la pointe, du concetto, qui souligne les faits à la façon d'un Daumier. La logique de la phrase « S'il y avait en travers du manteau de la cheminée... probablement Jacquotte aimait à ... disait-elle... » reste mystérieuse : cette phrase paraît retranscrire la parole orale, comme si le narrateur avait récolté une sorte de témoignage des personnages. Ainsi, le narrateur assure-t-il un contact direct avec le milieu décrit et une proximité entre personnages et lecteur. Mais à la fois, le narrateur ne prend pas en charge cet élément, puisqu'il énonce clairement « disait-elle » : une distance ironique s'installe dès lors entre le narrateur et les paroles qu'il rapporte.

Le lecteur a même l'impression que tous les éléments à valeur explicative donnés par le narrateur sont en fait à prendre au second degré, à décoder : notamment dans la phrase « mais Benassis l'avait prise à cause de ce qui eût été pour tout autre un intolérable défaut. » La valeur générale de « pour tout autre » englobe le lecteur et paraît vouloir expliquer la contradiction : le médecin réagirait autrement que tout le monde. Mais cette formule paraît justement jeter le soupçon sur le personnage de Jacquotte et attire l'attention du lecteur. Notamment avec l'emploi du plus que parfait du subjonctif « l'avait prise » qui a une valeur d'irréalisable et accentue le caractère énigmatique du portrait plus qu'il ne l'explique par des éléments rationnels. En fait, c'est comme si la logique interne au texte induite par les conjonctions ainsi, aussi ... n'était qu'une logique apparente qui justement permettait d'instaurer le doute. Ou bien, peut-être peut-on y voir une retranscription de la logique de Jacquotte : les connecteurs logiques montreraient le raisonnement de Jacquotte, un raisonnement simple et naïf. Ainsi, le texte, qui retranscrit les rouages d'une machinerie en apparence bien huilée semble en fait être placé sous le signe de la feinte naïveté.

La complexité du texte transparaît aussi concernant certains passages qui posent le doute au lecteur concernant la question « qui parle ? ». Ainsi, concernant la phrase « Jacquotte achetait, vendait, accommodait ... tout selon son bon plaisir », nous pouvons nous interroger sur la question du point de vue. Ce pourrait être le narrateur témoin, omniscient, qui apporterait une marque de jugement dans l'expression « tout selon son bon jugement. » Mais peut-être est-ce une parole rapportée de Benassis, qui se plaindrait au narrateur qui serait un ami ou un voisin. En effet, ce sont les expressions ironiques qui jalonnent le texte comme « tout selon son bon plaisir », « sans contrôle » qui posent le doute quant au point de vue. Si on attribue ces phrases à Benassis en tant que parole rapportées, cela constitue une sorte de compensation de pouvoir dans le texte pour cet homme qui paraît opprimé : Jacquotte occupe l'avant-scène par l'action, Benassis, lui, a le droit de parole, le droit de se plaindre auprès du narrateur. De même, la phrase « Benassis n'avait voulu que deux choses : dîner à six heures et ne dépenser qu'une certaine somme par mois » pose le doute : la simplicité de l'énonciation donne l'impression d'un style indirect libre. Mais est-ce Benassis qui se plaint, ou bien est-ce Jacquotte qui, à son tour, aurait droit de justifier sa prise de pouvoir effective?

III. La volonté de puissance d'une ancienne servante, un paradoxe montré par Balzac, moraliste

Par ce miroitement des points de vue, Balzac veut attirer l'attention du lecteur sur le paradoxe majeur de ce texte : la volonté de puissance d'une ancienne servante.

En effet, tout un réseau de contradiction jalonne le texte et interroge le lecteur concernant ce personnage énigmatique qu'est Jacquotte. Le lexique lui-même entre parfois en contradiction : au début du texte, le narrateur nous livre l'état civil de Jacquotte : « ancienne servante de curé. » Il s'agit donc d'une domestique. Pourtant, elle règne « en souveraine » sur le ménage du médecin, et elle se place apparemment en dessus de tout le monde, avec une certaine sûreté d'elle-même, puisqu'elle « disait nous », ce qui la place directement en hauteur par rapport aux autres personnages. Servante et souveraine entre réellement en contradiction, et cela est renforcé, un peu plus loin avec l'allusion au fait que Jacquotte a un « maître », Benassis. De même, le narrateur semble nous dire que Benassis a lui-même choisi de vivre et de se faire dominer par Jacquotte : « mais Benassis l'avait prise ... » : Benassis est le sujet de la phrase, mais il y a encore une fois un problème posé car le lecteur a du mal à croire à cette version des faits, un homme ayant choisi d'être dominé est peu envisageable. En fait, le texte paraît être une sorte de négatif de photographie, ou encore une peinture en anamorphose qu'il faudrait retourner pour comprendre, pour apercevoir la vérité. Et le lecteur peut opérer ce renversement grâce à toutes les marques d'ironie de la part du narrateur que nous avons évoquées plus haut. Le texte décrit un monde dans lequel toutes les valeurs paraissent renversées et que seul le lecteur semble pouvoir comprendre.

Toutes ces contradictions permettent de pointer du doigt ce que nous appellerons « la volonté de puissance de Jacquotte. » Ce personnage nous est présenté comme une machinerie implacable qui s'agite et prend le dessus. Les accumulations d'actions, exagérées, tracent la figure d'un Picrochole toujours en quête de pouvoir : d'abord par la transposition dans le texte du lexique militaire ou politique (souveraine, régnait, dominer, administrait, autorité, frondait) : Jacquotte est une sorte de soldat en mal de pouvoir ou de dirigeant politique qui assoit son autorité en conquérant le plus possible de territoire, en accomplissant le plus de tâches possibles. Ainsi, comme le passage de Gargantuadans lequel Picrochole énumère ses conquêtes futures, cet extrait nous montre un personnage en mal de pouvoir réel qui a pourtant la main mise de partout. L'omnipotence de Jacquotte est en effet époustouflante : l'équipement de la cuisine, l'achat, la vente, la cour, l'écurie... et même le jardin. Elle est une sorte de contremaître général qui compenserait son insignifiance dans la société par une prise de pouvoir sans limite où elle peut se le permettre, c'est-à-dire chez Benassis.

Mais la figure de Jacquotte devient figure de despote et l'action paraît s'emballer et prendre un rythme incontrôlé et incontrôlable. Une sorte de fureur inexpliquée paraît animer Jacquotte : dans la phrase « elle décidait de l'entrée au logis et de la mort des cochons, frondait le jardinier, arrêtait le menu du déjeuner et du dîner ... » les éléments sont énumérés sans lien logique, de façon parataxique, au niveau de la syntaxe, mais aussi au niveau du sens, ces actions n'ont pas réellement de lien entre elles. L'énumération tourne à la cacophonie et au vertige de l'action. Jacquotte passe même à l'offensive et paraît presque dangereuse puisqu'elle fronde le jardinier. Ainsi, le lecteur peut-il osciller entre une lecture toujours placée sous le signe du comique, et une lecture plus énigmatique. D'ailleurs, Jacquotte devient à la fin du texte une sorte de femme-oiseau, femme hybride, qui rossignole. Le néologisme indique bien le caractère d'exception de ce personnage. Si Balzac s'emploie à jeter le doute sur ce personnage et à en faire une figure tout à fait énigmatique, c'est certainement pour mieux préparer la chute de cette fureur picrocholienne. En effet, le texte semble aussi nous indiquer qu'une rupture se prépare : l'emploi des « si » au début du texte crée une situation d'attente et on a l'impression que l'explication de la situation dans notre extrait prépare une chute imminente. De même, l'emploi du plus que parfait dans la phrase « jamais son maître ne lui avait fait une seule observation » marque une distance temporelle et paraît annoncer que depuis, Benassis a changé. Dès lors, on peut concevoir cet extrait comme un récit rétrospectif qui viserait à expliquer une conséquence qui s'est produite à cause de cette prise de pouvoir certainement trop importante de Jacquotte. Cet art de la variation temporelle est un art très bien maîtrisé par Balzac et une de ses spécificités.

Ce texte rassemble bien les caractéristiques d'un texte balzacien : une verve plaisante et dynamique, la présence d'un narrateur témoin bavard et relais de l'information, et aussi ce goût du paradoxe qui plaît au lecteur.

Nous pourrons avec profit nous reporter aux tableaux de Greuze au XVIIIème siècle qui, comme l'écriture de Balzac, allie peinture de scènes de la vie courante, trait caricatural et dynamisme.